ABSURDE


ABSURDE
ABSURDE

Les philosophies existentielles, les cataclysmes de l’histoire moderne, le sentiment qu’a l’individu d’être jeté dans un monde incompréhensible et dont la représentation échoue par l’inadéquation du langage, telles sont les sources de la vision du monde profondément pessimiste que Camus appelle l’absurde. Le théâtre des années cinquante et soixante, celui de Beckett, Ionesco, Albee ou Pinter, s’en fait l’écho.

1. À la recherche d’une définition

Semper eadem

Il n’est pas étonnant que la «génération de l’absurde» soit la nôtre et que nous nous retrouvions, par la grâce d’un livre de Paul Van den Bosch, des «enfants de l’absurde», baptisés dans les fureurs nazies et les fumées d’Hiroshima; des «enfants du bon Dieu» (Antoine Blondin), des «enfants tristes» (Roger Nimier) avec, sur les lèvres, «un certain sourire» de cynisme désenchanté... En effet, chaque génération nouvelle a le sentiment d’être la plus déshéritée; le mal du siècle, à chaque siècle nouveau, recommence. Claudel découvre la première vague exhalation hamlétique dans l’œuvre d’Euripide, et Eugène Ionesco associe le théâtre de Samuel Beckett aux lamentations de Job sur son fumier.

Comment s’en étonner, puisque l’absurde se manifeste dans un perpétuel recommencement? Albert Camus déroule, dans Le Mythe de Sisyphe , la chaîne de nos gestes quotidiens, «lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme...» Les générations qui défilent dans La Conversation de Claude Mauriac se relaient pour continuter le même bavardage insipide de l’existence. Les têtes de l’hydre repoussent toujours. Toutes les nuits Estragon est battu, tous les soirs il vient attendre Godot en compagnie de Vladimir, «depuis cinquante ans», c’est-à-dire depuis le commencement du monde. L’absence de changement est la caractéristique même de l’absurde.

Le sentiment de l’absurde

Mais Vladimir et Estragon n’ont pas conscience de l’absurdité de leur existence. Éveillés, ils sont plongés dans le «sommeil stupide» des «plus vils animaux» dont Baudelaire se prenait à jalouser le sort. Vivant dans l’absurde, ils ne vivent pas l’absurde. Meursault, lui, franchit le pas. Caligula l’a déjà franchi au moment où commence la pièce. En effet, comme le souligne Camus dans Le Mythe de Sisyphe, ce qui est absurde, c’est la «confrontation» de l’«irrationnel» du monde et «de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme».

Il importe moins, alors, d’explorer l’insondable absurde, que d’énumérer les sentiments qui peuvent comporter de l’absurde: la «nausée» qui nous soulève le cœur devant l’automatisme de nos actes, la «révolte de notre chair» à la pensée de la mort dont, par une étrange inconséquence, nos souhaits d’avenir nous rapprochent, etc. Tout commence par une question qui vient rompre la continuité de la chaîne: aussi bien le «Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini?» de Pascal que le «Qui suis-je? où suis-je? où vais-je? et d’où suis-je tiré?» de Voltaire, que le simple «Pourquoi?» instinctivement murmuré par l’homme X d’Albert Camus.

Le non-sens

Pascal possède une réponse et échappe ainsi à l’absurde dont il a seulement voulu faire passer le frisson chez le libertin pour le conduire à l’ultime recours. L’atmosphère absurde ne saurait s’appesantir que sur un homme «coupé de ses racines religieuses ou métaphysiques», comme l’écrit Ionesco dans Notes et contre-notes , un homme «perdu» dont la démarche devient «insensée, inutile, étouffante».

L’absence de cause ou de finalité, le non-sens du monde sont ressentis comme des conséquences de l’absence de Dieu: après Nietzsche, les «enfants de l’absurde» de Paul Van den Bosch ont l’impression que Dieu est mort, «mort de vieillesse». Lucky, pensant tout haut devant Vladimir et Estragon, s’en prend à la «divine apathie», la «divine athambie», la «divine aphasie» d’un «Dieu personnel quaquaquaqua à barbe blanche quaqua»: un «godot», c’est-à-dire sans doute une dérision de Dieu qui n’est que la figure dérisoire de notre vaine attente de Dieu.

2. La crise du langage

Le paradoxe d’une «philosophie de l’absurde»

Il y a quelque audace, et même quelque inconséquence à vouloir exprimer rationnellement l’irrationnel et à user du discours logique pour suggérer l’absurde qui, par définition même, échappe à la logique. Camus s’est, par là même, exposé à de vigoureuses attaques lancées par ceux qu’il avait peut-être engendrés. Caligula reste encore une démonstration bien menée et nous donne peut-être l’exemple extrême d’une tentative littéraire essentiellement paradoxale.

Mais la crise du langage était inévitable, d’autant plus que le sentiment de l’absurde révélait les tares de notre instrument de communication. Cette «cacaphonie», comme disait Julien Torma, est bien absurde puisque l’«on passe sa vie à répéter la même chose. Et pourtant, lorsque l’on meurt, on n’a rien dit, rien» (La Conversation ). Dans son essai sur Proust, Samuel Beckett juge que «la tentative de communiquer là où nulle communication n’est possible est une pure singerie, une vulgarité ou une abominable comédie, telle que la folie qui tiendrait conversation avec le mobilier». Et Ionesco conclut: «Les gens sont devenus des murs les uns pour les autres.»

Ce pessimisme est à la fois celui de philosophes du langage (Fritz Mauthner, Wittgenstein), de romanciers (Maurice Blanchot, Louis-René des Forêts), de dramaturges (Beckett, Pinter, etc.). Il pourrait aboutir au silence. Et certains semblent bien près de penser qu’il est, en effet, la meilleure expression de l’absurde. L’Orchestration théâtrale de Fernando Arrabal, l’Acte sans paroles de Beckett réduisent au mime l’expression dramatique.

La désintégration du langage

Mais il semble plus riche de tenter d’exprimer par un langage désarticulé ou désintégré la désintégration absurde du monde, de l’existence ou du langage. L’évolution de l’œuvre de James Joyce est exemplaire à cet égard: la confuse masse verbale de Finnegans Wake ne se propose ni d’expliquer ni même d’analyser; elle nous présente le cerveau à nu, les veinules toutes palpitantes du subconscient. Quand Samuel Beckett oblige Lucky à penser en lui ôtant son chapeau melon, il exprime le même phénomène par un symbolisme élémentaire. Dans ce qu’il est convenu d’appeler, depuis l’essai de Martin Esslin, le «théâtre de l’absurde», la désintégration du langage s’opère surtout par appauvrissement. Dans le roman, elle est plutôt le résultat d’une prolifération anarchique.

Il existe une façon inverse de cerner l’absurde par le langage. Il s’agit cette fois, non de se passer de la logique, mais de pousser la logique jusqu’à l’illogisme. Le procédé permet ainsi de découvrir l’une de nos inconséquences, comme dans ce raisonnement d’Ionesco, sorte de syllogisme de l’absurde: «J’ai peur de la mort. J’ai peur de mourir, sans doute, parce que, sans le savoir, je désire mourir. J’ai peur donc du désir que j’ai de mourir.» Appliqué au langage, précisément, le même entêtement s’organise en une véritable chasse à l’absurde dont La Cantatrice chauve est le célèbre résultat: les clichés et les truismes extraits d’une méthode «Assimil», répartis entre deux, puis quatre personnages, deviennent fous en s’enchaînant les uns aux autres; la parole se vide de contenu et dégénère en une querelle où les pitoyables héros se jettent à la figure des syllabes, des consonnes et des voyelles.

On se rend compte que le langage est alors devenu un épiphénomène ou, au théâtre, un geste comme les autres, qui s’intègre tout naturellement au spectacle total prôné par Antonin Artaud dans Le Théâtre et son double. La tradition est d’ailleurs au fond fort ancienne, depuis les 猪諸福礼晴 et les absurdi jusqu’au «nonsense» anglo-saxon.

La littérature de l’absurde s’engage donc dans deux voies complètement divergentes. Les uns, qui sont soucieux de «dire», mettent au service du thème métaphysique de l’absurde les moyens de la description réaliste (les romans de Gascar) ou du discours (le théâtre de Camus). Les autres, qui se préoccupent davantage d’«exprimer», nous mettent en présence d’une création artistique absurde (le monologue d’Ulysse, la prolifération des meubles dans Le Nouveau Locataire ), déréglée ou vaine, pour suggérer l’anarchie du monde ou la vacuité de l’existence.

3. Vers une solution

La tentation de l’espoir

La tentation est forte pour l’écrivain d’abandonner son rôle modeste de témoin pour se transformer en apôtre. La littérature de l’absurde offre peu d’exemples d’expression pure de l’absurde. Le plus remarquable reste l’œuvre de Samuel Beckett, obstiné dans son refus de répondre et de conclure, dans sa volonté de recommencement de chapitre en chapitre, d’acte en acte, de pièce en pièce. Au contraire, la philosophie de l’absurde, chez Camus, évolue vers un humanisme de plus en plus chaleureux. Même Le Mythe de Sisyphe ne se contente pas de diagnostiquer le mal: il condamne les faux remèdes, aussi bien le «suicide logique» de Kirolov analysé par Dostoïevski dans Les Possédés que le «suicide philosophique» de Chestov qui, pour échapper à l’absurde, fait le «saut» et s’en remet à Dieu. Bien plus, Camus incline son lecteur vers ses propres recours: le défi, la révolte, la création. Dans un monde sans cause, l’existentialisme sartrien invite l’homme à être «cause de soi». Dans un monde sans but, la philosophie de Camus place en l’homme même la fin de l’homme. «Il faut imaginer Sisyphe heureux», parce qu’il est devenu «maître de son destin»: mais, à supposer que cela soit possible, Sisyphe échappe à l’absurde en donnant un sens à son effort.

Les tâtonnements des héros de Kafka dans le labyrinthe ténébreux du monde prennent aussi un sens, si on veut bien lire Le Procès ou Le Château à la lumière de la correspondance et du Journal. «Je tente toujours de communiquer quelque chose qui n’est pas communicable, et d’expliquer quelque chose qui n’est pas explicable», écrivait Kafka. Si, derrière cette quête de l’absolu, se profile l’impossibilité pour cet absolu de se communiquer à l’homme, le fait même de la quête demeure. L’arpenteur reprend chaque matin le chemin du château parce que ce cheminement même a pris les proportions d’une éthique. Comme l’a judicieusement noté Albert Camus, ici, parce que «l’absurde est reconnu, accepté, l’homme s’y résigne et, dès cet instant, nous savons qu’il n’est plus l’absurde». L’exploration de l’absurde a abouti à un exorcisme véritable.

Littérature salvatrice

Faut-il en conclure qu’il y a une fonction cathartique de la littérature? S’emparant de l’absurde, ou bien elle se contente de l’élucider, et par là déjà elle le domine, ou bien elle l’élimine au terme d’un corps à corps. Plus sournoisement encore, elle l’évince par les sortilèges qui lui sont propres: la lente infiltration du langage prépare une communication qui est déjà une remontée de l’angoisse, l’esquisse d’un rapprochement (comme celui du colporteur et de la bonne dans Le Square de Marguerite Duras), le retour à un fonds primitif (rêvé par Artaud, par Ionesco ou par Albee); ou bien, tout simplement, elle crée une distance et, malgré qu’on en ait, une distraction qui nous éloigne de l’absurde ou l’éloigne de nous.

absurde [ apsyrd ] adj. et n. m.
absorde XIIe; lat. absurdus « discordant », de surdus « sourd »
1Contraire à la raison, au sens commun. déraisonnable, extravagant, inepte, insensé, saugrenu, stupide. C'est une idée absurde. « Il est dans la nature humaine de penser sagement et d'agir d'une façon absurde » (France). Impers. Il est absurde de penser que cela changera. Par ext. Inopiné et qui contrarie les intentions de qqn. « Un absurde contre-temps » (A. Gide). ridicule. (Personnes) Vous êtes absurde ! vous dites des absurdités. ⇒ déraisonnable, fou.
2Log. Qui viole les règles de la logique. « Un raisonnement absurde est un raisonnement formellement faux » (Lalande). N. m. Ce qui est faux pour des raisons logiques. Raisonnement, démonstration par l'absurde, en prouvant que si on n'admet pas la proposition à démontrer on aboutit à des conséquences absurdes.
3(répandu par A. Camus) Dont l'existence ne paraît justifiée par aucune fin dernière. « On ne se suicide pas parce que la vie est absurde, ou parce qu'on est abandonné. Ces raisons-là viennent après » (Le Clézio). N. m. L'absurde : l'absurdité de la condition et de l'existence humaines. Philosophie de l'absurde. « L'absurde est la notion essentielle et la première vérité » (Camus).
⊗ CONTR. Fondé, raisonnable, sage, sensé. 2. Logique.

absurde adjectif (latin absurdus, discordant) Qui est contraire à la raison, au sens commun, qui est aberrant, insensé : Ce raisonnement absurde aboutit à un non-sens. Il est absurde de croire aux revenants. Qui parle ou agit d'une manière déraisonnable : Vous êtes absurde de vous obstiner. Pour les existentialistes, se dit de la condition de l'homme, qu'ils jugent dénuée de sens, de raison d'être. ● absurde (citations) adjectif (latin absurdus, discordant) Frédéric Sauser, dit Blaise Cendrars La Chaux-de-Fonds 1887-Paris 1961 […] la vie absurde qui remue ses oreilles d'âne. Aujourd'hui Grasset Georges Clemenceau Mouilleron-en-Pareds, Vendée, 1841-Paris 1929 L'homme absurde est celui qui ne change jamais. Discours de guerre Plon Georges Duhamel Paris 1884-Valmondois, Val-d'Oise, 1966 Académie française, 1935 Je respecte trop l'idée de Dieu pour la rendre responsable d'un monde aussi absurde. Le Désert de Bièvres Mercure de France Anonyme Je crois parce que c'est absurde. Credo quia absurdum. Commentaire Paroles attribuées, à tort, à saint Augustin. ● absurde (synonymes) adjectif (latin absurdus, discordant) Qui est contraire à la raison, au sens commun, qui...
Synonymes :
- déraisonnable
- incohérent
Contraires :
- conséquent
- sensé
Qui parle ou agit d'une manière déraisonnable
Synonymes :
- fou
- insensé
Contraires :
- sensé
absurde nom masculin Ce qui est absurde ; absurdité : Il pousse son raisonnement jusqu'à l'absurde.absurde (citations) nom masculin Charles Baudelaire Paris 1821-Paris 1867 Nul n'a osé plus que lui dans le sens de l'absurde possible. Curiosités esthétiques Goya Albert Camus Mondovi, aujourd'hui Deraan, Algérie, 1913-Villeblevin, Yonne, 1960 L'absurde, c'est la raison lucide qui constate ses limites. Le Mythe de Sisyphe Gallimard Jules Huot de Goncourt Paris 1830-Paris 1870 et Edmond Huot de Goncourt Nancy 1822-Champrosay, Essonne, 1896 Dans l'histoire du monde, c'est encore l'absurde qui a le plus de martyrs. Journal Fasquelle Jean Rostand Paris 1894-Ville-d'Avray 1977 Académie française, 1959 Le cœur ne mène pas si vite à l'absurde que la raison à l'odieux. Julien ou Une conscience Fasquelle Jean Rostand Paris 1894-Ville-d'Avray 1977 Académie française, 1959 De ce que rien n'est intelligible, il ne s'ensuit pas le droit de conjecturer l'absurde. Pensées d'un biologiste Stockabsurde (expressions) nom masculin Philosophie de l'absurde, conception du monde qu'on trouve chez Jean-Paul Sartre et Albert Camus et qui affirme que le monde n'a pas de signification. (Elle s'exprime dans un théâtre de l'incommunicabilité [Beckett, Ionesco, Gombrowicz], substitut moderne du tragique classique.) Raisonnement par l'absurde, raisonnement qui valide une proposition en montrant que sa négation conduit à une contradiction.

absurde
adj. et n. m.
d1./d adj. Qui est contre le sens commun, la logique. Une conduite absurde.
|| n. m. Absurdité. Tomber dans l'absurde.
d2./d n. m. Démonstration, raisonnement par l'absurde, qui établit la vérité d'une proposition en montrant que son contraire ne peut être vrai.
d3./d n. m. PHILO Pour les existentialistes non chrétiens (Sartre, Camus, etc.), l'impossibilité d'attribuer une cause et une finalité au monde et à la destinée de l'homme.
|| Théâtre de l'absurde: genre dramatique dans lequel l'intrigue est désintégrée, la communication et le langage des personnages sont disloqués (Beckett, Ionesco, Adamov).

⇒ABSURDE, adj. et subst. masc.
I.— Emploi adj.
A.— [En parlant d'une manifestation de l'activité humaine : parole, jugement, croyance, comportement, action] Qui est manifestement et immédiatement senti comme contraire à la raison au sens commun; parfois quasi-synonyme de impossible au sens de « qui ne peut ou ne devrait pas exister » :
1. La liberté n'appartient pas à la volonté.
« Si cela est ainsi, comme je le crois, qu'on voie si, en prenant la chose de cette manière, on ne pourrait pas terminer la question agitée depuis si long-temps, mais très absurde, à mon avis, puisqu'elle est inintelligible, si la volonté de l'homme est libre ou non...
V. COUSIN, Hist. de la philosophie du XVIIIe siècle, 1829, p. 517.
2. Jamais cependant ils ne purent croire que nous fussions des Messieurs cheminant à pied pour leur récréation personnelle, cela leur paraissait inouï, absurde; nous étions des dessinateurs ou des leveurs de plan qui voyageaient par ambition pour faire mieux que les autres et gagner par là la croix d'honneur; (...) il y avait en nous quelque chose d'incompréhensible, de contradictoire et de ténébreux, et nous les effrayions presque, tant nous leur semblions étranges.
G. FLAUBERT, Par les champs et par les grèves, 1848, p. 311.
3. Le rêve absurde, imprévu, sans rapport ni connexion avec le caractère, la vie et les passions du dormeur! Ce rêve, que j'appellerai hiéroglyphique, représente évidemment le côté surnaturel de la vie, et c'est justement parce qu'il est absurde que les anciens l'ont cru divin. Comme il est inexplicable par les causes naturelles, ils lui ont attribué une cause extérieure à l'homme; ...
Ch. BAUDELAIRE, Paradis artificiels, 1860, p. 354.
P. anal. [En parlant de certains aspects de la nature, etc.] :
4. La nuit prenait un velouté d'épaule. Il y avait une langueur absurde au fond de l'air, et le pont tremblait au poids illuminé des autobus.
L. ARAGON, Les Beaux quartiers, 1936, p. 442.
B.— [En parlant d'êtres animés le plus souvent humains, parfois animaux, ou d'une fonction, faculté ou qualité humaine] Qui agit, se comporte, juge d'une manière non conforme aux lois ordinaires de la raison :
5. L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
A. DE MUSSET, Revue des Deux Mondes, 30 sept. 1832, p. 112.
6. ... de même que si vous prétendiez conserver dans l'idée animal une seule des propriétés du végétal intacte et sans métamorphose, vous n'auriez réellement pas un animal, mais un être absurde et impossible, parce qu'il serait contradictoire.
P. LEROUX, De l'Humanité, t. 1, 1840, p. 110.
7. Un homme de génie est un homme absurde, c'est-à-dire qu'il pousse un système à l'absolu, or l'absolu est l'idéal de la science. On est fondé à croire que cet absolu existerait si nous connaissions tout (cause unique, c'est Dieu) mais comme nous sommes loin de tout connaître, nous ne pouvons pas agir en conséquence. En un mot, nous devons raisonner dans l'hypothèse de l'absolu, mais agir dans la réalité qui est autre, mais en faisant toujours comme si l'absolu existait ou devait exister; sans cela, pas de science.
G. BERNARD, Cahier de notes, 1860, p. 61.
8. Il y a des gens comme notre cousin, dont toutes les idées sont bêtes, arriérées, des idées de vieillard, de bourgeois absurde, maniaque, des rengaines, des préjugés, des naïvetés, — lesquelles gens, lorsqu'ils racontent quelque chose qu'ils ont vu, font preuve d'observation, ont le tact des nuances, rendent le moment et la couleur de la silhouette ou de la scène qu'ils vous dessinent : ils pensent faux et ils voient vrai.
E. et J. DE GONCOURT, Journal, 1860, p. 776.
9. — Mère, tu es absurde, tu déraisonnes. Vraiment je ne te comprends pas. Où as-tu été chercher cette histoire de Le Loreur?
P. DRIEU DE LA ROCHELLE, Rêveuse bourgeoisie, 1939, p. 122.
10. ... il faut tenir l'univers pour l'expression de l'incohérence absolue, sans fissure, l'incohérence roulant sur elle-même, sans raison, ni but, plus aveugle, plus absurde que la fatalité antique, l'incohérence pour l'incohérence, en tout et toutes choses, des astres, de la terre, de l'herbe, de l'âme...
M. DRUON, Les Grandes familles, t. 2, 1948, p. 173.
11. ... la folle volonté de l'impossible est le nerf même de l'héroïsme; en cette extrémité éclate d'une façon aiguë l'opposition entre pouvoir et vouloir, — l'un qui est obstacle nihilisé, l'autre qui est, contre tout bon sens, vouloir malgré l'obstacle infini : l'absurde volonté veut envers et contre tous, veut en dépit des lois physiques, et au mépris de la raison naturelle; ...
V. JANKÉLÉVITCH, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, 1957, p. 231.
C.— PHILOS., notamment certains existentialismes [En parlant de l'être et des êtres] Qui résiste à une interprétation rationnelle, qui n'a pas de sens :
12. Si maintenant nous essayions de pénétrer jusqu'à l'âme de Quasimodo à travers cette écorce épaisse et dure : si nous pouvions sonder les profondeurs de cette organisation mal faite : s'il nous était donné de regarder avec un flambeau derrière ces organes sans transparence, d'explorer l'intérieur ténébreux de cette créature opaque, d'en élucider les recoins, les culs de sacs absurdes, et de jeter tout à coup une vive lumière sur la Psyché enchaînée au fond de cet autre, nous trouverions la malheureuse dans quelque attitude pauvre, rabougrie et rachitique.
V. HUGO, Notre-Dame de Paris, 1832, p. 179.
13. La racine et la souche tout entière me donnait à présent l'impression de rouler un peu hors d'elle-même, de se nier, de se perdre dans un étrange excès. Je raclai mon talon contre cette griffe noire : j'aurais voulu l'écorcher un peu. Pour rien, par défi, pour faire apparaître sur le cuir tanné le rose absurde d'une éraflure :pour jouer avec l'absurdité du monde.
J.-P. SARTRE, La Nausée, 1938, p. 165.
14. Je disais que le monde est absurde et j'allais trop vite. Ce monde en lui-même n'est pas raisonnable, c'est tout ce qu'on en peut dire. Mais ce qui est absurde, c'est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l'appel résonne au plus profond de l'homme.
A. CAMUS, Le Mythe de Sisyphe, 1942, p. 37.
15. Il y a des mariages absurdes, des défis, des rancœurs, des silences, des guerres et aussi des paix. Pour chacun d'entre eux, l'absurdité naît d'une comparaison.
A. CAMUS, Le Mythe de Sisyphe, 1942 p. 48.
Rem. A l'idée de non-sens la philos. existentialiste joint parfois une certaine véhémence contre le monde qui ne « veut » pas livrer sa rationalité ou la raison qui ne sait pas la découvrir.
D.— LOG. [En parlant d'un énoncé] Qui renferme une contradiction :
16. Si toute croyance où il y a de l'absurde ou du non-démontré tend toujours à mettre à la tête du parti les gens les plus absurdes, c'est encore un des effets de la cristallisation.
STENDHAL, De l'Amour, 1822, p. 18.
17. « C'est absurde » veut dire : « c'est impossible », mais aussi : « c'est contradictoire ». Si je vois un homme attaquer à l'arme blanche un groupe de mitrailleuses, je jugerai que son acte est absurde.
A. CAMUS, Le Mythe de Sisyphe, 1942, p. 47.
II.— Emploi substantif. Ce qui peut être qualifié d'absurde.
A.— Lang. commune, lang. de la philos. traditionnelle :
18. Les limites des arts sont gardées par l'absurde.
STENDHAL, Hist. de la peinture en Italie, t. 2, 1817, p. 25.
19. Comment vivons-nous sous des lois que nous trouvons raisonnables de donner la mort à qui refuserait cette même obéissance aveugle? Nous admirons le libre arbitre et nous le tuons; l'absurde ne peut régner ainsi longtemps. Il faudra bien que l'on en vienne à régler les circonstances où la délibération sera permise à l'homme armé, et jusqu'à quel rang sera laissée libre l'intelligence, et avec elle l'exercice de la conscience et de la justice... il faudra bien un jour sortir de là.
A. DE VIGNY, Servitude et grandeur militaires, 1835, p. 64.
20. [Les élucubrations des économistes] sortent parfois du niais, c'est pour tomber aussitôt dans l'absurde. Depuis vingt-cinq ans l'économie politique, comme un épais brouillard, pèse sur la France, arrêtant l'essor des esprits et comprimant la liberté.
P.-J. PROUDHON, Qu'est-ce que la propriété?, 1840, p. 231.
21. [L'abbé Pierre] — ... Dieu n'est pas là [dans la basilique du Sacré-Cœur], il n'y a là qu'un défi à la raison, à la vérité, à la justice, un colossal édifice qu'on a dressé le plus haut possible, comme une citadelle de l'absurde, dominant Paris, qu'il insulte et qu'il menace.
É. ZOLA, Paris, 1898, p. 99.
22. Alors que, chez Renan, les erreurs par contrariété d'hérédismes (...) se muaient en une comédie intérieure, chez Soury elles tournaient à la tragédie. Distinguant et pressentant la vérité, il était happé, chroniquement par plusieurs absurdes, très vite transformés en idoles.
L. DAUDET, L'Hérédo, 1916, p. 201.
23. C'est ainsi que, par un subterfuge torturé, il (Kierkegaard) donne à l'irrationnel le visage, et à son Dieu les attributs de l'absurde : injuste, inconséquent et incompréhensible. L'intelligence seule en lui s'essaie à étouffer la revendication profonde du cœur humain. Puisque rien n'est prouvé, tout peut être prouvé.
A. CAMUS, Le Mythe de Sisyphe, 1942, p. 58.
24. L'absurde, a-t-on dit, est ce qui serait totalement expliqué, mais n'aurait pas de sens. Bien entendu ce n'est qu'à la limite qu'on peut faire une telle hypothèse, et en se plaçant au point de vue de l'adversaire : car le propre de l'explication est précisément de ne pouvoir se boucler sur soi. De plus ce n'est aussi que par abstraction que l'on peut distinguer explication et sens....
J. LACROIX, Marxisme, existentialisme, personnalisme, 1949, p. 45.
25. Un souvenir, teinté à la fois d'absurde et de mystère, remontait lentement jusqu'à moi...
J. GRACQ, Le Rivage des Syrtes, 1951, p. 12.
26. L'inintelligence ne cède sous nos pas que pour que nous nous enlisions davantage; ne recule devant nous que pour nous attirer plus profondément au cœur de l'absurde. Ce pessimisme de la négativité, comme son corrélat optimiste, n'est sans doute qu'une déception du dogmatisme réificateur.
V. JANKÉLÉVITCH, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, 1957, p. 48.
B.— PHILOSOPHIE :
27. Les hommes aussi sécrètent de l'inhumain. Dans certaines heures de lucidité, l'aspect mécanique de leurs gestes, leur pantomine privée de sens rend stupide tout ce qui les entoure. Un homme parle au téléphone derrière une cloison vitrée; on ne l'entend pas, mais on voit sa mimique sans portée : on se demande pourquoi il vit. Ce malaise devant l'inhumanité de l'homme même, cette incalculable chute devant l'image de ce que nous sommes, cette « nausée » comme l'appelle un auteur de nos jours, c'est aussi l'absurde. De même l'étranger qui, à certaines secondes vient à notre rencontre dans une glace, le frère familier et pourtant inquiétant que nous retrouvons dans nos propres photographies, c'est encore l'absurde.
A. CAMUS, Le Mythe de Sisyphe, 1942, p. 29.
28. L'absurde dépend autant de l'homme que du monde. Il est pour le moment leur seul lien. Il les scelle l'un à l'autre comme la haine seule peut river les êtres. C'est tout ce que je puis discerner clairement dans cet univers sans mesure...
A. CAMUS, Le Mythe de Sisyphe, 1942 p. 37.
29. Le thème de l'irrationnel, tel qu'il est conçu par existentiels, c'est la raison qui se brouille et se délivre en se niant. L'absurde, c'est la raison lucide qui constate ses limites. C'est au bout de ce chemin difficile que l'homme absurde reconnaît ses vraies raisons. A comparer son exigence profonde et ce qu'on lui propose alors, il sent soudain qu'il va se détourner. Dans l'univers d'Husserl, le monde se clarifie et cet appétit de familiarité qui tient au cœur de l'homme devient inutile.
A. CAMUS, Le Mythe de Sisyphe, 1942 p. 70.
30. Le corps, la tendresse, la création, l'action, la noblesse humaine, reprendront alors leur place dans ce monde insensé. L'homme y retrouvera enfin le vin de l'absurde et le pain de l'indifférence dont il nourrit sa grandeur.
A. CAMUS, Le Mythe de Sisyphe, 1942 p. 75.
C.— LOG., p. ext. MATH. Raisonnement par l'absurde. Méthode de raisonnement qui pour établir la vérité d'une proposition montre que sa négation conduirait à une absurdité. Réduction à l'absurde. Raisonnement qui pour établir la fausseté d'une proposition montre qu'elle conduirait à une absurdité :
31. Je suis revenu sur mes pas, toutes les fois que j'ai vu que j'étais conduit à l'absurde, c'est-à-dire, à des conclusions contraires aux faits postérieurs; et j'ai toujours trouvé l'endroit où je m'étais égaré, c'est-à-dire où j'avais mal vu les faits antérieurs. Enfin, je suis venu sans suppositions, sans inconséquences, et sans lacunes, à un résultat que je n'avais ni prévu, ni voulu. Il est plausible, il est très-général, il rend raison de tous les phénomènes; ...
A.-L.-C. DESTUTT DE TRACY, Éléments d'idéologie, Logique, t. 3, 1805, p. 424.
32. Le procédé analytique des géomètres grecs devient le procédé par la réduction à l'absurde, lorsque, pour démontrer la vérité d'une proposition, on part de la proposition contradictoire comme d'une hypothèse, afin d'arriver, de conséquence en conséquence, jusqu'à une proposition reconnue fausse, ou qui contredit une proposition reconnue vraie; ce qui entraîne l'absurdité de l'hypothèse, et par suite la vérité de la proposition contradictoire.
A. COURNOT, Essai sur les fondements de nos connaissances, 1851, p. 390.
33. De même encore une démonstration par l'absurde s'effectue en comparant les conséquences de ce raisonnement avec la réalité logique que l'on veut instaurer. Dans tous ces cas, du plus simple au plus complexe, l'absurdité sera d'autant plus grande que l'écart croîtra entre les termes de ma comparaison.
A. CAMUS, Le Mythe de Sisyphe, 1942, p. 48.
Prononc. ET ORTH. — 1. Forme phon. :[]. Enq. ://. 2. Dér. et composés : absurdement, absurdifiant, absurdité. 3. — Hist. — La forme mod. absurde apparaît dès le XIVe s. (cf. étymol.). Jusqu'au XVIe s., elle est concurrencée par les formes absorbe et absourde (cf. HUG.; pour l'explication de ces 2 formes, cf. étymol.). L'orth. de absurde est ensuite stable; quant à la prononc., NOD. 1844 est le 1er à signaler l'assourdissement de devant [s] ap-sur-de.
[b]Étymol. — Corresp. rom. : prov. mod. absurde, absurdo; esp., port., cat. absurdo; ital. assurdo.
« Qui n'a pas de sens, contraire au sens commun (d'une chose) », absorde, début XIIIe s. (Règle de St Benoît, trad. en vers fr. par Nicole, éd. A. Héron, 3665 ds QUEM. : Cum ce absorde chose soit Chascun de legier aperçoit); absurde, 1371-75 (RAOUL DE PRESLES, Cité de Dieu, 10, 31 (éd. 1531) ibid. :Chose tres absurde et tres folle); absourde, 1529 (COLIN BUCHER, Poésies, éd. Denais, 276, ibid. :J'attendois bien certes telles usures Et pour espitre inelegante et lourde, Ou nulles sont mesures, Nulles doulceurs, mais toute chose absourde, Avoir escript tres opulent et riche).
Empr. au lat. absurdus dont le sens primitif semble être « dissonant » (CICÉRON, De Oratore, 3, 41 : vox... absona atque absurda), d'où « hors de mise, contraire au sens commun » dep. TÉRENCE, Adelphes, 376 ds TLL s.v., 221, 81 (qualifie ratio) cf. 1256-60, ALBERT LE GRAND, De animalibus, 8, 233 ds Mittellat. W. s.v., 65, 59. Influence possible du fr. sourd (a. fr. sort) sur les formes du type absorde et absourde (cf. lat. médiév. absurdus « surdus » ds Mittellat. W. s.v., 65, 69); sur les rapports possibles entre absurdus et surdus, cf. ERN-MEILLET 1959, s.v. absurdus, surdus, susurrus.
HISTORIQUE
I.— Adj. — A.— L'emploi fig. du lat., « qui choque la raison » (cf. étymol.), sens premier en fr. ne concerne que l'inanimé (chose, proposition, acte, etc. avec nuance dépréc.). C'est l'emploi class. par excellence (cf. RICH., FUR., les 4 premières éd. de l'Ac., la série des Trév., etc.); il se maintient jusqu'au XXe s. (cf. sém.). — Rem. L'adj. dans ce cas pouvait être suivi d'un inf. introduit par à :(...) Ce dogme absurde à croire, absurde à pratiquer. VOLTAIRE (Littré). B.— À la fin de l'époque class., l'adj. s'étend à l'animé, essentiellement en parlant de l'homme (animal raisonnable par essence et donc déraisonnable par accident, c.-à-d. absurde). Cf. Ac. 1798. Cet emploi se maintiendra jusqu'à nos jours (cf. sém.). — Rem. 1. Dans un ex. isolé du XVIe s., le sens propre du lat. « discordant, qui choque les oreilles » réapparaît sous la plume d'un humaniste : La coupe fémenine... doit estre (gardée) par toy, ne fut [fust] que pour eviter le son absurde, pour lequel sont moins prisés aujourd'huy aucuns poètes qui ne l'observent. T. SÉBILLET, Art poétique, 1548, p. 55 (VAGANAY, Hist. fr. mod.). 2. LAL. signale l'avis de L. Boisse, selon lequel ,,il serait plus correct de ne pas employer ce mot en parlant des personnes``.
II.— Subst. — A.— XVIe s. Un absurde « une chose absurde » : Il n'est aucun absurde selon nous plus extreme que de maintenir que le feu n'eschauffe point, que la lumiere n'esclaire point. MONTAIGNE, II, 12 (Hug.). Cf. aussi NICOT 1606, s.v. :(...) adjectif et quelquefois substantif (...) comme Ce serait un trop grand absurde. Nimia haec quidem esset absurditas. COTGR. 1611 mentionne cet emploi et traduit par an absurditie. Les dict. post. ne le mentionnent plus (DG le signale à nouveau en 1900, mais comme arch., et à travers le seul NICOT). B.— Abstr., avec l'art. déf. l'absurde. 1. La loc. lat. ab absurdo, véhiculée par la scolast. passe en fr. où logiciens et mathématiciens l'emploient constamment; Ac. Compl. 1842 lui consacre encore un art. spéc. : Absurdo (ex ou ab). Locution, empruntée au latin, qu'on employait dans la scolastique pour dire, En partant d'un principe absurde. Raisonner par l'absurde. Le calque par l'absurde s'est acclimaté insensiblement. La substitution commence au début du XVIIe s. quand mathématiciens et philosophes se mettent à écrire en lang. vulg.; elle est achevée au XIXe s. : Démonstration par l'absurde. Ac. 1798. 2. On peut supposer que le subst. abstr. autonome s'est dégagé de l'expr. par l'absurde :Tomber dans l'absurde. Ac. 1798. 3. Tout en continuant à vivre dans la lang. cour., le subst. abstr. passe à nouveau au XXe s. dans la lang. des philosophes, A. Camus notamment, dont il devient un des mots-clés (cf. sém.). La nuance dépréc. tend à disparaître et le terme caractérise une certaine « façon d'envisager le réel ».
STAT. — Fréq. abs. litt. :3 591. Fréq. rel. litt. : XIXe s. : a) 3 647, b) 2 484; XXe s. : a) 4 049, b) 8 393.
BBG. — FOULQ.-ST-JEAN 1962. — FRANCK 1875. — GOBLOT 1920. — JULIA 1964. — LAFON 1963. — LAL. 1968. — MARWALD (J. R). Die Bedeutungsentwicklung von französisch absurde und absurdité. (Diss. Bonn. 1962.) — MIQ. 1967. — MOOR 1966. — POROT 1960. — UV. CHAPMAN 1956.

absurde [apsyʀd] adj. et n. m.
ÉTYM. Déb. XIIIe, absorde; du lat. absurdus « dissonant », de surdus « sourd ».
1 Didact. Qui est faux (pour des raisons logiques); qui enfreint les règles, les lois de la logique. || Un jugement, un raisonnement absurde.
N. m. || L'absurde : ce qui est faux pour des raisons logiques. || Raisonnement, démonstration par l'absurde : démonstration d'une proposition effectuée en montrant que la proposition contradictoire mène à une conclusion manifestement fausse. Apagogie (vx).
1 L'absurde, en ce sens, est (…) plus général que le contradictoire, et moins général que le faux. Strictement parlant, l'absurde doit être distingué du non-sens; car l'absurde a un sens, et est faux, tandis que le non-sens n'est proprement ni vrai ni faux.
Lalande, Voc. de la philosophie.
2 Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur De vouloir par raison combattre son erreur.
La Fontaine, Fables, IX, 1.
2 Cour. Contraire à la raison, au sens commun. Déraisonnable, insensé. || C'est absurde, c'est une idée absurde. || Supposition absurde. Faux, illogique, incohérent. || Je trouve votre position absurde. Aberrant. || Ce qu'il dit est absurde par rapport à sa position antérieure. Contradictoire.
3 Quand un homme ne peut croire ce qu'il trouve absurde, ce n'est pas sa faute, c'est celle de sa raison.
Rousseau, Lettre à d'Alembert.
4 Il est dans la nature humaine de penser sagement et d'agir d'une façon absurde.
France, le Livre de mon ami, II.
4.1 C'est alors qu'il donne l'ordre fou, l'ordre jugé délirant, absurde, imbécile et despotique par le peuple et par tout son entourage.
A. Artaud, le Théâtre et son double, Idées/Gallimard, p. 19.
N. masculin :
5 L'impuissance du rêveur n'est pas toujours visible; mais quand il faudrait agir réellement elle paraît; alors, l'absurde naît.
Valéry, Cahiers, Pl., t. II, p. 55.
Fam. Qui est jugé inintelligent ( Bête, idiot, inepte, sot, stupide) ou hors de toute norme ( Extravagant, fou).
Par ext. Inopiné et qui contrarie les intentions de qqn. || Un contretemps absurde. Ridicule.
6 Un absurde contre-temps m'empêche, en passant à Boma (Congo Belge), d'aller présenter mes respects au Gouverneur (…)
Gide, Voyage au Congo, in Souvenirs, Pl., p. 690.
(Personnes). || Vous êtes absurde ! : vous dites des absurdités. Déraisonnable, fou.
N. m. Ce qui est absurde (→ ci-dessus, cit. 2). Absurdité, non-sens.
3 Philos. et cour. (Sens répandu par A. Camus). Dont l'existence ne paraît justifiée par aucune fin dernière; qui est dans le monde avec une gratuité téléologique qui paraît « absurde » (au sens 2.). Absurdité.
7 Ce monde en lui-même n'est pas raisonnable, c'est tout ce qu'on peut en dire. Mais ce qui est absurde, c'est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l'appel résonne au plus profond de l'homme.
Camus, le Mythe de Sisyphe, p. 37 (1942).
7.1 On ne se suicide pas parce que la vie est absurde, ou parce qu'on est abandonné. Ces raisons-là viennent après.
J.-M. G. Le Clézio, l'Extase matérielle, p. 93.
L'absurde : le caractère absurde (de l'homme, du monde). || La philosophie de l'absurde.
8 Ce malaise devant l'inhumanité de l'homme même, cette incalculable chute devant l'image de ce que nous sommes, cette nausée comme l'appelle un auteur de nos jours, c'est aussi l'absurde.
Camus, le Mythe de Sisyphe, p. 29.
9 L'absurde est la notion essentielle et la première vérité.
Camus, le Mythe de Sisyphe, p. 49.
CONTR. Fondé, raisonnable, sage, sensé. — Logique.
DÉR. Absurdement, absurdisme.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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